Le Bilstein : Histoire du château

Sur la rive droite du Strengbach, dominant la vallée du haut des 757 mètres du rocher du Schlossberg, le Bildstein est un autre de ces veilleurs édifiés pour le contrôle de la route entre la plaine d'Alsace, le col du Haut-de-Ribeauvillé et la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines. Pour distinguer ce château d'un autre burg, nommé Bilstein-Urbeis, on lui a accolé le nom d'Aubure, ce village de montagne situé à courte distance vers l'ouest.

Histoire du château :

L'analyse archéologique des ruines, notamment l'embase du donjon, place en général la construction de cette partie ancienne du burg au début du XIIIème siècle. Cette période est marquée par la nouvelle ambition des ducs de Lorraine d'étendre leur influence sur le versant oriental des Vosges. En 1206, Thiébaut de Lorraine, fils du duc Frédéric, épouse Gertrude de Dabo-Eguisheim, fille unique du comte Albert III. Par cette alliance, la maison de Lorraine peut estimer qu'à courte échéance les vastes domaines des Dabo-Eguisheim pourront être intégrés aux terres lorraines. C'est probablement dans ce contexte que sera édifié le château, d'abord simple tour de garde dont le rôle est de sécuriser un passage lorrain à travers le massif vosgien.

Fief lorrain tenu par les sires de Horbourg :

C'est dans la chronique du moine Richer de Senones que nous trouvons les premiers renseignements sur le château. Cette chronique retrace la période entre les années 720 et 1264. Nous lisons ainsi que le duc de Lorraine Maherus (Mathieu), frère du duc en titre, nommé évêque de Toul en l'année 1197, fut déposé de sa charge tant sa vie était dissolue. Mathieu se réfugia alors au chapitre de Saint-Dié où il restait toujours chanoine avec la prébende conséquente. Il avait emmené avec lui sa fille naturelle, la belle Adledis, avec laquelle il vivait maritalement. Ceci déclencha à nouveau une vague de réprobation. Aussi le duc Frédéric de Lorraine fit capturer la belle qui sera confinée au château du Bernstein alors propriété de la comtesse Gertrude d'EguisheimDabo.

On ne sait par quel moyen Mathieu obtint la libération de sa fille, en tout cas il se retira avec elle à Clermont. En l'année 1217, il apprit que l'évêque de Toul, Renaud de Senlis, qui lui avait succédé, allait entreprendre une tournée d'inspection dans la région. Avec ses gens, il se plaça en embuscade entre Etival et Autrey. C'est dans l'échange des coups, que l'évêque fut mortellement blessé. Saisissant la gravité de son geste, le prévôt Mathieu chercha à se cacher en un endroit sûr qui lui permettrait d'échapper à la vindicte de son frère. C'est là que Richer ajoute que Mathieu se réfugia au château de Bilstein près d'Aubure (castrum quod Bilstein in Alburiis appellatur) qui était alors tenu par les sires de Horbourg. Mathieu entreposa également dans cette forteresse les objets qu'il avait volé au prélat, dont de l'huile sainte.

Au bout de six semaines, Mathieu quitta les lieux où il avait résidé en compagnie de serviteurs des Horbourg. Il laissa son butin au château et retraversa les Vosges. Le 16 mai 1217, alors qu'il tentait de négocier son retour en grâce auprès du duc Théobald (qui avait succédé à Frédéric), Mathieu fut tué d'un coup de lance non loin de Raon-l'Etape.

Adledis, la fille de Mathieu, épousa peu après un constructeur d'arbalètes de Guebwiller et se retira avec lui au château de Kronenburg (près de Wasselonne). Le moine Richer ajoute (il est décédé en 1271) dans sa chronique, qu'il avait encore vu le butin ramassé par Mathieu au château du Bilstein et qu'Adledis eut bien du mal a être enterrée chrétiennement!

La maison de Lorraine donna ensuite le château en fief aux sires de Horbourg, de puissants seigneurs établis aux portes de Colmar et qui possédaient Riquewihr qu'ils vont entourer d'enceintes (1291). Ils sont aussi possesseurs, à l'ouest de Riquewihr, du petit château de Reichenstein qu'ils avaient confié à des vassaux. Il semble qu'ils tenaient ces biens des comtes d'Eguisheim-Dabo.

Les comtes de Wurtemberg, nouveaux seigneurs des lieux :

Les Horbourg restent inféodés du château par les ducs de Lorraine jusqu'au début du XIVème siècle. En l'an 1324, les deux frères, Guillaume et Bourcard de Horbourg, derniers de leur sang, restés sans enfant, vendent à leur oncle maternel, le comte Ulric de Wurtemberg, l'ensemble de leurs possessions, à savoir la seigneurie de Horbourg, qui englobe « unser burg Bihlstein », pour une valeur de 4 000 marcs d'argent. Ulric devra se faire confirmer par le duc de Lorraine les fiefs sur le « castrum Bilstein », le péage de Horbourg et le village de Hunawihr, ce qui est fait en 1329.

Le château allait servir de prison à diverses reprises. Les Wurtemberg avaient en effet installé au Bilstein un Burgvogt, qui était en même temps garde forestier général, et auquel il appartenait d'administrer au mieux des intérêts de son seigneur les vastes terres autour de Riquewihr et jusqu'aux limites des territoires des Ribeaupierre.

En 1337, Ulric de Wurtemberg fait descendre du château une statue miraculeuse de la Vierge qui était, jusqu'alors, conservée dans la forteresse. L'œuvre est transférée en la chapelle Notre-Dame du cimetière de Riquewihr et donne lieu à une affluence de pèlerins et l'instauration de l'adoration de la «Reine des Cieux» . Aussi, pour ne pas perdre les dons et aumônes déposés par les croyants, Ulric obtient du curé de Riquewihr, qui n'est autre que Ulric de Ribeaupierre, chanoine de la cathédrale de Bâle, qu'il renonce à toutes ces donations et ce jusqu'au 2 novembre 1340 afin qu'elles servent à l'entretien de la chapelle et à l'établissement de prébendes dont pourront bénéficier de futurs desservants. Cette statue miraculeuse, serait-elle encore une partie du butin volé à l'évêque de Toul en 1217 et entreposé au Bilstein ?

En 1372, la ville de Strasbourg cherche à dominer sa noblesse jugée quelque peu trop turbulente. En rédigeant des règles, elle heurte plus d'un chevalier et notamment Jean Erb, fils d'une famille de ministériels de l'évêque de Strasbourg. Celui-ci refusa de se plier aux nouvelles exigences, déclara la guerre et s'empara du château de Herlisheim près de Colmar, capturant le seigneur de Hattstatt et faisant gros butin. Pour mettre fin à ces troubles qui perturbaient sans cesse le commerce et donc l'économie alsacienne, le Landvogt et administrateur des domaines autrichiens en Alsace, Rodolphe de Walse, fit appel aux villes et états afin de monter une expédition punitive. Une forte armée fut rassemblée, elle s'empara de Herlisheim et de son château. Pas moins de soixante pillards furent capturés, trois furent roués vifs, seize furent pendus et le reste eut la tête tranchée! A la suite de cette campagne, les états souhaitèrent créer des « forts de sûreté », en fait des châteaux qui seraient davantage fortifiés avec des garnisons conséquentes ayant charge de contrôler une vaste zone afin d'éviter qu'à l'avenir des pillards ne s'installent. Ainsi il fut question de développer le Bilstein. Finalement le projet fut abandonné (1374). Il sera même expressément demandé aux villes et états réunis pour garantir la paix publique, qu'il ne fallait pas toucher à Belfort, Florimont et Bilstein, châteaux des comtes de Wurtemberg.

En 1388, les villes souabes et alsaciennes, rassemblées dans le cadre d'une alliance, déclarent la guerre au duc de Bavière et à ses alliés, dont le comte Eberhard de Wurtemberg. Il leur sera encore recommandé de ne pas toucher au Bilstein.

L'archiviste Scherlen, dans son étude sur le château, explique qu'à la mort du comte Eberhard ( en 1417), c'est son fils, portant le même prénom, qui prit la succession. Eberhard II mourut peu après, ne laissant que deux garçons mineurs: Louis et Ulric. Le roi Sigismond se fit alors présenter un état des propriétés de la maison de Wurtemberg, et dans ce document Bilstein est expressément inventorié comme propriété des Wurtemberg. Ceci voudrait dire qu'entre-temps les comtes ont racheté des mains du duc de Lorraine les droits de propriété. On a souvent évoqué le fait que le duc Charles II de Lorraine avait accordé à son fils bâtard Ferry le fief sur le château de Beilstein. S'agit-il de notre château près d'Aubure ? L'archiviste Scherlen réfute cette hypothèse et l'argumente dans son étude.

Une grande "maison forestière" :

A partir du XVème siècle, le château n'est plus qu'une grande maison forestière. Le Burgvogt (bailli), un fonctionnaire des Wurtemberg, est avant tout chargé de l'administration forestière. En 1469, il est précisé dans un contrat signé pour vingt ans que le Burgvogt a pour charge de surveiller les forêts relevant du château, mais aussi les bois des communautés de Mittelwihr et Riquewihr. Ce contrat sera renouvelé jusqu'en l'année 1618.

Les comptes de la maison de Wurtemberg mentionnent qu'en 1474 furent entrepris de vastes travaux de restauration au château. Il s'agissait surtout de remettre en état les charpentes et toitures. L'année suivante est restauré le four à pain et reconstruite la porte intérieure, le « lnnentor » ! Le poste de Burgvogt ne devait pas être particulièrement prisé puisque rien que pour l'année 1475 on note trois noms qui se succèdent dans cette fonction. Le château devait ressembler à une vaste ferme puisqu'il est également précisé dans les comptes que le vacher recevra du sel et des clochettes pour ses bêtes, sans oublier son habit de service, un pantalon et des chaussures! L'élevage devait être une activité importante. Après 1473, le comte Ulric de Wurtemberg fit venir de Montbéliard un troupeau de vaches, les fameuses « Montbéliardes » encore prisées aujourd'hui!

Plusieurs communautés devaient d'ailleurs participer au salaire du Burgvogt. C'est le cas des gens de Beblenheim, des moniales d'Unterlinden de Colmar, des moines de Pairis. Ceci bien évidemment comme paiement des droits de gardiennage de la forêt et de protection des propriétés desdites institutions.

A côté de son rôle d'exploitation agricole et forestière, le château servait aussi de prison. Celle-ci avait été aménagée dans le donjon, « une tour profonde» comme le stipule le texte. On devait être assez leste pour enfermer les gens puisqu'en 1489 le comte Henri de Wurtemberg promet aux habitants de Riquewihr qu'il n'enfermera plus aucun ressortissant de la ville au château de Bilstein.

Au début du XVIeme' siècle, la situation n'a guère évoluée. Bilstein reste une maison forestière. Le Burgvogt et son valet doivent d'ailleurs prêter serment devant la communauté de Riquewihr qu'ils seront présents au château tous les jours, du lever au coucher du soleil. L'un d'entre eux était tenu de surveiller la forêt avec interdiction de faire ou laisser faire du bois. La nuit, obligation leur était faite de monter la garde. La relève se faisait à minuit. Le dimanche était libre à tour de rôle, à condition que le bailli n'en ait pas décidé autrement. Personne ne pouvait entrer au château sans autorisation précise de ces fonctionnaires... Voilà une bien curieuse caricature « de la vie de château ».

La remise en état du château :

En 1531, les villes et princes protestants constituent la ligue de Smalkalde afin de faire front au très catholique empereur Charles Quint. Le comte Georges de Wurtemberg, passé à la Réforme, entre dans cette alliance et fait entreprendre en 1546, au château de Bilstein, d'importants travaux de fortifications. Les troupes de la ligue seront vaincues, nombre de ligueurs demanderont leur pardon. Mais pour punir la maison de Wurtemberg, il fut décidé de mettre ses biens sous séquestre. Le duc de Lorraine fut chargé de s'emparer du Bilstein (1547), mais le contingent envoyé pour obtenir la reddition de la place se heurta au refus du Burgvogt et malgré quelques tentatives de s'emparer de la place, les Lorrains, ne disposant pas de matériel de siège, échouèrent et s'en retournèrent.

Est-ce cet exploit qui incita les Wurtemberg à s'occuper davantage de la valeur défensive du burg ? En tout cas, dans les années1558-59 on remplaça les encadrements et vitres des fenêtres, l'année suivante la toiture du donjon fut refaite, les travaux durèrent vingt jours. En 1561, on remplace 800 tuiles plates, pas moins de 32 carreaux de poêles furent échangés. Une forte tempête endommagea les toitures du château en 1562, il fallut à nouveau de vastes travaux de remise en état. Tout au long des années qui suivent les livres de comptes des Wurtemberg mentionnent des travaux d'entretien.

Quand en 1581 le comte Frédéric de Wurtemberg épousa la princesse Sybille d'Anhalt, il lui constitua un douaire dans lequel entra le château de Bilstein et la ville de Riquewihr, sous condition que rien ne serait entrepris contre la confession luthérienne des habitants.

Un système d'alarme: à coups de canon :

En 1589, éclate la guerre des évêques de Strasbourg. Protestants et catholiques se disputent le siège épiscopal et toute l'Alsace s'embrase. Il est vrai que le parti catholique a désigné le duc de Lorraine comme évêque de Strasbourg! Le Landvogt et les états garants de la paix publique décident alors d'installer en de nombreux châteaux d'Alsace des postes de guetteurs qui sont chargés d'alerter le pays en cas de danger. Il leur appartiendra de tirer deux coups de canon au cas où ils détecteraient un incendie de forêt, trois coups de canon à l'approche de l'ennemi. Ceci devait aussi permettre aux habitants, dans un vaste rayon, de se mettre à l'abri derrière les murailles des châteaux. Ce système fut mis en place, notamment, au Haut-Ribeaupierre et au Bilstein. Par ailleurs, les Wurtemberg demandent à leur bailli d'organiser la garde du château. Ainsi les habitants de Beblenheim et Mittelwihr seront-ils tenus de fournir à partir de 1593 et pour chaque communauté, un contingent de 15 arquebusiers qui devront prendre leur poste au Bilstein tout en prenant leurs ordres à Riquewihr.

Quand éclate la guerre de Trente Ans, le Burgvogt se nomme Johann Conrad Krämer. Il est en fonction depuis 1607 et restera au château jusqu'au printemps de l'année 1626. Sous son égide sont entrepris de nouveaux travaux de réfection, consolidation. Les Wurtemberg comprennent que tôt ou tard le château pourra leur être utile et servir de refuge aux habitants des environs. La guerre est en effet ponctuée de pillages et rapines. Les soldats de toutes les armées sont devenus des pillards. En 1626, arrive au château Michel Hauweber, le nouveau Burgvogt. L'inspection des lieux précise que les six arquebuses doivent être nettoyées et prêtes à servir. Le cahier des charges signé entre le duc de Wurtemberg et le Burgvogt précise à nouveau les devoirs de ceux qui sont attachés à la garde du château et des forêts environnantes. Ainsi, au cas où éclaterait un incendie, le Burgvogt ou son aide sont tenus à tirer trois coups de canons successifs. Nous apprenons encore dans ce document , que le Burgvogt, s'il se met à l'affût du gibier, doit signaler au bailli la présence d'ours. Pour la capture de gibier à plume qu'il livrera à la cour à Montbéliard, il touchera des indemnités fixées à l'avance selon l'espèce capturée.

Par les livres de comptes on peut suivre la vie au château, le changement de Burgvogt. En 1629-30, deux arquebuses furent remises en état, l'année suivante on installa une nouvelle auge près du puits, en 1631 on achète une nouvelle corde à Kaysersberg, celle-ci est destinée à la machinerie du pont-levis.

Pillé et incendié par les Impériaux :

En 1635, la ville de Riquewihr fut occupée par un détachement français de 16 hommes venu de Colmar. De très nombreux habitants des environs s'étaient réfugiés dans la cité, à l'abri de ses murailles. Le 11 juin, une importante colonne d'Impériaux mit le siège à Riquewihr. La ville fut bombardée par six pièces. La petite garnison résista vaillamment. C'est alors que le commandant en chef de Colmar, Monsieur de Manicamp, dépêcha des renforts à Riquewihr. Il y avait là une quarantaine de soldats aguerris et près de 90 recrues. Malheureusement leur guide se fourvoya, se perdit dans les bois et la troupe fut dispersée par les paysans du val d' Orbey. Une partie finit par déboucher devant le château du Bilstein. Pendant ce temps les assiégeants avaient réussi à ouvrir des brèches dans les murailles. L'assaut était imminent. Sur la promesse d'avoir la vie sauve, les habitants finirent par ouvrir les portes (26 juin 1635).

Le bailli et quelques habitants du lieu furent emmenés. L'intendant, nommé Volmar, taxé de 300 thalers, chercha à se sauver. Il se laissa glisser par une corde hors les murs, mais tomba entre les mains d'une poignée de soldats qui le rouèrent de coups et le dépouillèrent. C'est dans un état pitoyable qu'il se traîna jusqu'aux portes du Bilstein où de nombreux habitants du coin avaient cherché refuge. Le 10 août 1635, on baptise l'enfant des époux Ermann. La peste éclata également au château. Le diacre Matthias Piscator en meurt le 7 décembre de la même année. Aux premiers jours de l'année 1636, on comptait encore, en dehors du Burgvogt, une trentaine d'habitants de Riquewihr réfugiés au château.

C'est entre le 10 et le 13 janvier 1636 que le comte Schlick, commandant les troupes autrichiennes du duc de Feria, lança un coup de main contre le Bilstein, dont il s'empara sans difficultés. Sa troupe se mit à piller le château et y mit le feu. Le Burgvogt et les habitants furent apparemment épargnés, ce qui laisse supposer qu'aucune résistance ne fut tentée. Cela aurait d'ailleurs été inutile!

En 1640, le Burgvogt de l'époque, Georges Scheublin adresse une supplique au conseil de Riquewhir afin d'obtenir un logement. Il ajoute, dans sa demande, que « Bielstein » est incendié et qu'il ne peut plus y habiter. En somme ce fonctionnaire était devenu un simple agent forestier.

Le titre de Burgvogt sur Bilstein sera encore décerné en 1649 par les ducs de Wurtemberg, mais bien ,
entendu il s'agit surtout d'un rôle de garde forestier et d'administrateur. Le titre est porté pour la dernière fois en l'année 1673 par Michel Burckhart.


La ruine fut classée monument historique en 1898 et relève de la commune de Riquewihr.

 

 

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