Fait divers d'époque:

Le 31 juillet 1308, mercredi après la Saint-Jacques, les artisans s'étaient réunis pour une fête. La chaleur et le vin aidant, les esprits commencèrent à s'échauffer et très vite quelques uns égrainèrent leurs griefs contre du Schultheiss, Nicolas Zorn. Soudain, quelques uns décidèrent de demander des comptes au dirigeant. Nicolas Zorn était justement à quelques pas de là, tranquillement attablé dans la «Trinkstube» des nobles de la Haute-Montée qui se situait de l'autre côté du «Rindergraben». Les plus excités des artisans prirent les armes et marchèrent sus à Nicolas.

Mais comme toujours, il se trouva qu'un partisan de Nicolas avait réussit à le prévenir de ce qui se tramait. Aussitôt la noblesse se retrouva unie. Les deux camps
se trouvaient toutefois séparés par ce fossé (Fossé des Tanneurs) qui coulait à hauteur de l'actuelle Aubette et place des Etudiants avant de longer la place Broglie. A hauteur du Pfennigturm (Rue des' Grandes Arcades), existait une passerelle que le Schultheiss fit abattre. Mais restait, du côté de l'actuelle place de l'Homme de Fer, une autre passerelle haute, «bi dem Hohen Stege (d'où le nom Haute-Montée), que les frères Cordeliers avaient fait construire. Les premiers artisans se ruèrent sur la passerelle. Sur l'autre rive s'étaient postés les nobles qui massacrèrent à coups d'épée les assaillants. Très vite on dénombra seize morts, une trentaine de blessés et plus de quatre-vingts autres, totalement abasourdis. furent faits prisonniers. Les représailles furent terribles. Les insurgés furent bannis de la cité, leurs. biens confisqués. Les espoirs de justice s'envolèrent pour un temps, la noblesse resserrait son étreinte.

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Un second épisode se joue quelques années plus tard. Chaque année, la noblesse fêtait avec éclat la «Table Ronde», festivités qui s'inspiraient des romans du roi Arthur et de la quête du saint Graal. A Strasbourg, ces journées s'accompagnaient de tournois, danses et libations.

En 1332, les Zorn et les Mullenheim conservaient toujours la haute main sur les affaires strasbourgeoises, mais une certaine rivalité était perceptible entre les deux lignées. Les Zorn, descendant d'une vieille famille strasbourgeoise, les Ripelin, s'estimaient plus «anciens» que les Mullenheim qui ne sont arrivés à Strasbourg qu'après la nomination de Rodolphe de Habsbourg comme chef des troupes strasbourgeoises. Walther de Mullenheim semble être le premier de la lignée à être bourgeois à Strasbourg en 1263. Très vite, les Mullenheim occupent de hautes fonctions et Henri de Mullenheim, au début du XIVème siècle, apparaît comme l'homme le plus riche de la ville. C'est avec son argent que Frédéric le Beau gagnera les élections au trône ( en 1314 ), que Mathias de Buchegg deviendra archevêque de Mayence (en 1321).

Revenons à notre fête de la «Table Ronde». L'animosité est telle que les Zorn et Mullenheim festoient. à part, dans des propriétés à peine éloignées l'une de l'autre de plus de deux cents pas. Les Zorn, dans une maison cossue au milieu de la rue Brûlée, les Mullenheim, dans la même rue, mais à l'angle de la rue du Dôme. Dans l'après-midi, on apprend chez les Zorn le décès du chanoine de Saint- Thomas, maître Jean Ruiwin et la nomination à sa succession, le matin même, par l'évêque, de Sigelin de Mullenheim. Ce poste était fort convoité, autant pour les revenus que les honneurs en découlant. La tension monte d'un cran. C'est Walther de Mullenheim, chanoine à Saint-Pierre et membre du «Trinkstube» à la Haute-Montée, qui va subir le premier la vindicte. Il assistait à la fête auprès des Zorn. L'un des membres de cette lignée prend l'ecclésiastique à la gorge et le jette «hors les murs» en compagnie de son valet. Walther aura la bonne idée de s'éclipser. Là-dessus - et nous apprenons tout cela par l'audi tion des 146 témoins qui suivra la bataille rangée - un partisan des Zorn, Fritzmann Suner, se poste devant la maison des festivités des Mullenheim et injurie toute la famille par ces mots: «Sortez, fils de ... , où vous cachez-vous maintenant?» il n n'en fallait pas plus pour que les Mullenheim saisissent leurs armes, sortent dans la rue où les Zorn et leurs alliés s'étaient déjà postés. Très vite c'est la mêlée générale. Les coups de poings pleuvent, puis les coups d'épée, enfin on se poignarde gaillardement. Chaque camp se reconnaît à ses vêtures, ses couleurs. Il y a ceux habillés en bleu, ceux qui portent des chapeaux pointus.

L'audition des témoins est intéressante. On saura que c'est Reinbold Hüffelin, du parti des Zorn, qui tira le premier sa dague et donna le coup de départ du massacre. De la rue de la Mésange à la rue Brûlée en passant par la rue du Dôme, c'est un champ de bataille. Les Zorn laissèrent finalement sept hommes sur le carreau, les Mullenheim deux. De courageux artisans profitèrent de cette bagarre, qu'on nommera «das grosse Geschölle», pour alerter la population, lui faire prendre les armes, sécuriser les portes.

DNA du Jeudi 3 Fevrier 2005

Chronique de Monsieur Guy Trendel

Sources : Borries Emil " Zum Strassburger Geschelle von 1332"

Urkundenburch der Stadt Strassburg TV1 " Audition des Témoins".