Les châteaux d'Ottrott:

L'Elsberg est ce long plateau qui depuis le Hohenburgberg s'étire vers le nord, englobant le mystérieux "Jardin des Fées" où se réunissent, par certaines nuits, les sorcières. A partir du "Jardin" la montagne perd brutalement de l'altitude, presque deux cents mètres, pour passer de 676 mètres à 487 mètres! Là, la hauteur forme une sorte de langue de terre qui s'avance en éperon au-dessus de la vallée de l'Ehn où s'étire le village de Klingenthal.


Rathsamhausen et Lutzelburg :

Cet éperon est un site parfait pour y construire un château fort: un abrupt règne sur trois côtés et il suffisait de tailler un fossé sur la quatrième face pour isoler le terrain sur lequel se dressent aujourd'hui les ruines des châteaux de Rathsarnhausen et Lutzelburg.

Les fouilles menées depuis 1968 par le Centre d'archéologie médiévale ont permis de localiser un vaste château primitif qui occupait l'essentiel de l'espace et dont on ignorait tout jusqu'alors. On aurait ainsi mis au jour le premier château construit sur ce site autour de 1076 sur les directives des comtes du Nordgau, les Eguisheim. L'année 1076 marque en effet le début de la guerre des Investitures qui oppose la Papauté à l ' Empire. Les comtes d'Eguisheim sont à l'époque les protecteurs du monastère de Hohenburg ( Mont ST-Odile ) pour la sécurité duquel ils décident de fortifier les environs immédiats.

Les archéologues ont ainsi révélé l'existence d'un château, vaste enceinte dont les soubassements sont en pierres, la partie supérieure portant un chemin de ronde dont le parapet crénelé était probablement en torchis. Quant aux bâtiments, ils étaient, pour l'essentiel, en bois. Les fondations de ce château primitif ont été découvertes sur l'espace laissé libre entre les châteaux de Rathsarnhausen et de Lutzelburg.

Des Eguisheim aux Hohenstaufen :

La garde du château fut confiée à un ministériel du monastère qui avait pour but de surveiller les voies d'accès au monastère. Lors du grand conflit entre les Eguisheim et les Hohenstaufen, au début du XIIe siècle, ce château fut pris et incendié par les troupes de Frédéric le Borgne.

Très rapidement il sera relevé, en pierres cette fois et sous l'impulsion des Hohenstaufen, peut-être même de Frédéric le Borgne qui s'est arrogé l'avouerie sur Hohenburg et avait besoin, lui aussi, d'une fortification couvrant l'approche du monastère.

Quelques années plus tard, peut-être aux alentours de 1140, fut ajouté un donjon circulaire édifié en pierres à bossages. Par ces travaux les Hohenstaufen renforcent le château primitif. Ce n'est qu'en 1196 que nous trouvons mention d'une famille de Lutzelburg. Conrad de "Lutzelnburc" avait causé des dommages au monastère de Hohenburg, pour rétablir la paix il fait don à la fondation religieuse, avec le consentement de son épouse et de son fils, de biens à Duttlenheim et Rosheim. De ce document il ressort qu'un château du même nom se dresse sur une hauteur et que celle-ci ne peut guère être éloignée de Hohenburg, ce serait donc le "Vieux Lutzelburg" ..

La construction du " Rathsamhausen" :

Deux années plus tard, nous sommes en pleine guerre de succession. Les Hohenstaufen se voient opposer Otton de Brunswick et l'Alsace devient un champ clos. Sans doute le parti de l'Eglise, conduit ici par les Dabo-Eguisheim, s'empare du château de Lutzelburg et l'incendie. En 1198, Otton de Bourgogne met en route la première offensive des Hohenstaufen et décide de fortifier la région du Mont-Sainte-Odile où sa famille possède maintenant de vastes intérêts. En même temps que démarrent les chantiers du Waldsberg et Landsberg, s'élève un nouveau château sur une partie du site du Lutzelburg, c'est le château que nous nommons aujourd'hui Rathsamhausen, nom qui ne sera usuel qu'au XVIe siècle. Avant cette date on parlera surtout du "Hinter Lutzelburg".

Ce château a du connaître les mêmes difficultés d'achèvement que les autres châteaux du secteur, c'est-à-dire un arrêt prolongé du chantier, puis reprise des travaux après 1220. La famille des Lutzelburg devait encore être présente à ce moment-là, car en 1230 est élue une nouvelle abbesse au monastère de Hohenburg, c'est Elisabeth de Lutzelburg.

Les archéologues estiment que l'architecture de ce nouveau burg est inspiré des modèles que les Normands ont édifiés en Sicile. Il est vrai que de nombreux chevaliers alsaciens avaient suivi les Hohenstaufen en Italie et ont pu ramener les nouveautés architecturales en Alsace. Le nouveau château est avant tout composé d'une puissante tour rectangulaire qui forme en même temps donjon et habitat spacieux. Donjon par son épais mur aveugle tourné du côté de l'attaque; habitat sur la façade sud percée de nombreuses et larges fenêtres.

La construction du Lutzelburg :

La situation n'évolue guère jusque vers les années 1246. Depuis plus d'une décennie l'évêque de Strasbourg, d'abord Berthold de Teck (1223-1244), puis Henri de Stahleck (1245-1260), cherche à agrandir ses domaines aux dépens des possessions impériales. Par deux fois la papauté a excommunié Frédéric II de Hohenstaufen, ce qui fait "obligation" aux croyants de s'emparer des biens du condamné! En 1246, le conflit entre papauté et empire atteint son paroxysme. Le contre-empereur Henri Raspon (Heinrich von Raspe), réussit à vaincre le roi Conrad de Hohenstaufen lors de la bataille sur la Nidda près de Francfort. L'évêque de Strasbourg participe aux combats aux côtés de Henri et dès son retour en Alsace il s' arroge le droit d'administrer les domaines impériaux. Il cherche bien évidemment à contrôler les châteaux, dont le Rathsamhausen.

A-t-il gagné à sa cause les Lutzelburg? Cette famille possède-t-elle toujours le fief impérial sur le château? Autant de questions auxquelles nous ne pouvons répondre.

En tout cas, après 1246, naît un second château sur le site du Lutzelburg primitif. A l'est du Rathsamhausen, éloigné de moins de cinquante mètres du Rathsamhausen, est construit le "Vorder Lutzelburg". Les historiens ont toujours été étonnés de voir que ce burg dresse ses défenses face à son voisin et trahit donc une intention belliqueuse de la part du constructeur. L'évêque a-t-il lancé ce chantier pour bloquer le château de Rathsamhausen qui reste fidèle aux Hohenstaufen? Cela nous semble plausible, le prélat apparaissant à l'époque comme étant la seule force militaire capable d'affronter le clan impérial. Lui-même n'aurait sans doute jamais accepté que le parti ennemi élève sous les murs d'une citadelle amie un château offensif! D'ailleurs les occupants du Rathsamhausen ne restent pas inactifs. Au fur et à mesure que s'élève le château ennemi, ils renforcent leurs propres défenses en plaçant, au nord du palas, une tour ronde dont le rôle est de couvrir l'habitat. C'est une tour puissante, plus haute que le palas et équipée de hourds, ces galeries en bois qui ceinturent la tour légèrement plus bas que le chemin de ronde de la plate-forme. Cette tour aura donc deux niveaux de défense au sommet!

Une situation ambigüe qu'il faut régulariser :

Au sortir de la guerre et sans doute encore pendant l'Interrègne (1250-1273), la famille de Rathsamhausen se voit reconnaître l'avouerie sur le monastère du Mont-Sainte-Odile. Elle détient alors de nombreux fiefs dans la région et il est probable qu'elle est établie sur le "Hinter Lutzelburg", le château de Rathsarnhausen, qu'elle tient probablement en fief du monastère avec l'approbation épiscopale. Ceci voudrait dire que la famille de Lutzelburg s'est trouvée évincée du château.

Quant au château du "Vorder Lutzelburg", sans doute arrive-ton à une solution d'entente sous Rodolphe de Habsbourg selon le schéma classique qui vaut aussi pour le Birkenfels et Kagenfels, à savoir l'évêque renonce à la propriété d'un château qu'il a fait édifier sans autorisation impériale, mais le roi accepte de donner le château en fief à des ministériels épiscopaux!

Nous n'avons en fait aucun document qui puisse étayer ces hypothèses. Ce n'est qu'en 1392 que le château dit "Vorder Lutzelburg" apparaît dans les écrits. L'empereur Venceslas adresse, cette année-là, une lettre à son landvogt en Alsace dans laquelle il lui enjoint de veiller aux droits que possèdent les nobles d' Andlau sur le château dit "Vorder Lutzelbllrg", droits que personne ne doit leur contester. La charte qualifie le château de "burgstall", ce qui équivaut au therme de château délabré.

L'année suivante, les Andlau cèdent leurs droits aux Rathsamhausen et l'empereur Venceslas inféode en 1393 aux frères Hartmann, Egenolphe et Jean de Rathsamhausen-Ehenweier le château de "Vorder Lutzelburg" avec ses dépendances, à savoir le village d'Ottrott-Le-Bas et un cinquième du village de Mundolsheim.

Pillages et destructions :

C'est au cours de cette seconde invasion, en 1375, que la région du Mont-Sainte-Odile fut dévastée. Tout permet de croire que les châteaux autour du monastère furent également pillés. Le "Vorder Lutzelburg" aurait été incendié. Ceci est aujourd'hui confinné par les fouilles qui ont localisées une couche d'incendie qui pourrait dater de cette époque. Le château serait donc resté en ruines depuis 1375 jusqu'à sa reconstruction par les nobles de Rathsamhausen après 1393.

Le Lutzelburg reconstruit :

Les Rathsamhausen, inféodés du "Vorder Lutzelburg", vont reconstruire le château. En 1414, ils reçoivent confinnation de leur fief par l'empereur Sigismond. C'est encore Schœpflin qui nous apprend que le château est devenu un "ganerbinat", c'est-à-dire une association de propriétaires ou colocataires et que pour garantir la paix, les associés signent en 1471 une paix castrale sous l'égide de l'évêque de Strasbourg. Cette paix est renouvelée en 1461 et 1470.

A nouveau nous restons sans infonnations sur le château, si ce n'est un renouvellement de l'inféodation aux Rathsamhausen-Ehenweier par l'empereur Charles Quint en 1550.

En 1570, les Rathsamhausen-Ehenweier vendent à la ville d'Obernai leur forêt de Hohenburgweiler. Mais dans l'acte de vente ils se réservent le droit de couper le bois nécessaire si jamais ils se décidaient à reconstruire le château de "Vorder Lutzelburg". Ceci sous-entend que ce château a été détruit entre 1470 et 1570. Mais nous ne savons pas par qui et encore moins pourquoi. Une hypothèse peut être émise. En 1525, la guerre des Paysans a entraîné la destruction de plusieurs abbayes et châteaux. Le Lutzelburg serait-il du nombre?

La reconstruction ne fut sans doute jamais entreprise et le "Vorder Lutzelburg" resta à l'abandon alors que son voisin, le Rathsamhausen ou "Hinter Lutzelburg" sera encore longtemps habité.

"Hinter Lutzelburg" sous les Palatins :

Le "Hinter Lutzelburg" semble être passé directement de la famille des Lutzelburg aux Rathsamhausen-Ehenweier sans que nous en connaissions la date, ni les raisons...

Quand en 1413, l'empereur Sigismond transmet l'advocatie de la Basse-Alsace au prince palatin Louis III le Barbu, les Rathsarnhausen se placent sous sa protection. Ainsi le château devient possession palatine, mais fief des Rathsamhausen-Ehenweier. En 1424, avec l'assentiment du prince palatin, les Rathsamhausen - Ehenweier cèdent leurs droits sur "Hinter Lutzelburg" à Henri de Hohenstein pour la somme de 1 200 florins d'or, leur part sur Niederottrott comprise.

De Henri de Hohenstein, le château passa à son gendre Daniel de Mullenheim, qui reçut également l'inféodation de la maison palatine en 1477. Ce fut un seigneur plutôt remuant qui entra plusieurs fois en conflit avec la ville d'Obernai au sujet d'un bois. Il faudra attendre jusqu'en 1493 pour voir ce conflit s'apaiser.

Entretemps, le "Hinter Lutzelburg" faillit devenir un château bourguignon. Jacques de Hohenstein et quelques comparses s'étaient laissés soudoyer par des agents du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Ils se préparaient, en 1474, à livrer leurs châteaux aux Bourguignons en guerre avec les états alsaciens. Et parmi ces places fortes se trouvait également notre château. Mais le complot fut éventé et l'évêque de Strasbourg, aidé par les Strasbourgeois, réussit à arrêter Jacques et à l'enfermer dans la forteresse épiscopale de Dachstein.

Des Mullenheim, aux Rathsamhausen :

Les Mullenheim conservèrent le château et y entreprirent, entre 1523 et 1530, d'importants travaux de rénovation. Les parties Renaissance sont de cette époque. On cherche avant tout à améliorer le confort en abaissant la hauteur des plafonds afin de pouvoir chauffer correctement les pièces.

En 1553, Caspar de Mullenheim vend le château à Conrad Dietrich de Rathsamhausen-Ehenweier pour la somme de 400 florins. On constate, par le faible montant de la transaction, la chute de valeur d'un burg à la Renaissance. Il est vrai que l'utilité militaire de ces grands coffres de pierre était devenue médiocre et que l'entretien engloutissait des sommes de plus en plus considérables. Ce ne pouvaient être que des motifs sentimentaux ou l'attachement à des propriétés historiques qui pouvaient pousser des familles à investir dans ces châteaux. Par ce rachat, les Rathsamhausen-Ehenweier devenaient les possesseurs de tout le site, c'est à-dire des deux châteaux d'Ottrott. C'est aussi à partir de ce moment-là que le "Hinter Lutzelburg" sera définitivement appelé "Rathsamhausen".

La destruction du château reste, elle aussi, sans certitude, En général on l'attribue aux pillages occasionnés par la guerre de Trente Ans, Les ruines restent toutefois utilisées, sans doute par le forestier qui est installé au XVIIIe siècle en bordure de la ruine du Lutzelburg, On y installe des étables et écuries.

Depuis la Révolution les deux châteaux sont devenus des propriétés privées, ils appartiennent aujourd'hui à la famille Scheidecker.


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