La guerre de 30 ans :

C'est la famille Silbermann qui a fait don, en 1872, de cette chronique à la ville et l'archiviste Rodolphe Reuss en a publié des extraits en 1879. L'ouvrage survole toute l'histoire de la cité, depuis ses aubes, jusqu'en 1674. Les événements de la guerre de Trente Ans ne représentent donc qu'une petite partie des textes.

Une comète annonciatrice des malheurs à venir:

Tout commence en 1618 avec la défénestration (*) des envoyés autrichiens au château de Prague*. Le chroniqueur débute ainsi son récit : L'année a commencé par un froid intense qui a duré jusqu'à fin janvier. Puis, soudain, un brutal changement du temps. De fortes pluies firent grossir les eaux et surtout le Rhin. Les flots passèrent pardessus le tablier du pont, noyèrent les champs. Beaucoup de gens et de bêtes périrent noyés... Début du mois de novembre et jusque fin décembre, surgit dans le ciel de Strasbourg et de presque tout l'empire romain, une effroyable comète avec sa longue queue de feu éclairant le ciel pratiquement toute la nuit. C'était un spectacle effrayant... Pour notre chroniqueur cela ne pouvait être qu'un signe du ciel annonciateur des terribles épreuves qui allaient assaillir l'humanité. Dès l'année suivante, des troupes de soldats étrangers maraudent à travers l'Alsace. La ville de Strasbourg allait s'empresser de renforcer ses forces militaires en engageant nombre de mercenaires tout en entraînant la bourgeoisie aux manoeuvres militaires. En1620, les habitants vont se retrouver aux travaux de défenses, notamment du terrassement près de la Porte des Pêcheurs et de la Tour Blanche jusqu'à la Porte de Cronenbourg où oeuvrèrent jeunes et vieux, riches et pauvres. Mais le malheur était sur le pays et la chronique d'ajouter : et l'on vit, au coucher du jour, un arc en ciel figé dans le ciel. Et c'était un spectacle fort singulier.

Un afflux de réfugiés :

L'année 1621 débute mal. A nouveau un froid intense s'abat sur la ville et en janvier les vignes du pays gèlent. Mais dans tout cela, une bonne nouvelle. L'empereur Ferdinand II accorde à Strasbourg le privilège de nommer des docteurs dans toutes les disciplines enseignées dans son université. Peu après apparaissent dans le lointain de sombre fumées, des dizaines de villages brûlent tout autour de la ville. Les hordes de Mannsfeld (général aux côtés du parti protestant ) étaient à l'oeuvre, pillant, saccageant, incendiant le pays. On voyait souvent, et à la fois, plus de seize foyers. Plus personne ne pouvait se hasarder hors les murs sans risquer d'être attaqué et détroussé. Les pauvres gens de la campagne, ceux qui avaient réussi à échapper à la soldatesque, venaient se réfugier avec femmes et enfants dans la ville. Ceux qui pouvaient venaient même avec leurs bêtes, mais le gros du bétail se trouvait abandonné dans les fermes et périssait affamé. Très vite la ville fut submergée de réfugiés. La disette se fit sentir, le prix du pain commença à grimper. Notre chroniqueur montre d'ailleurs que les soldats du clan opposé, ceux de l'archiduc d'Autriche Léopold (*), donc le camp catholique, s'illustra de la même façon en mettant le pays à feu et à sang. Mannsfeld avait d'ailleurs été mis au ban de l'empire, mais le condottière n'en avait cure. Il faut dire que les affaires continuaient malgré tout et la ville de Strasbourg saura fermer les yeux sur le butin que le commandant Obentraut (parti protestant) plaça dans ses coffres ! Il avait ravagé le Brisgau et une partie de la Haute Alsace et emporté une partie de ses prises jusqu'à Strasbourg. Quand l'empereur Ferdinand II demanda à la ville de placer cet argent sous séquestre, il avait déjà disparu !

Un nouveau signe du ciel :

Un froid intense marque le début de l'année 1622. Ainsi, le 22 janvier, un peu avant 10 heures, par temps clair alors qu'une épaisse couche de neige couvrait les rues de la ville, on vit apparaître dans le ciel trois soleils enveloppés d'un arc-en-ciel. Après avoir ravagé, incendié et ruiné jusqu'au niveau de la terre le pays d'Alsace, Mannsfeld est entré à Strasbourg en compagnie du duc Christian. Celui-ci organisa une brillante soirée de danse à laquelle il convia toutes les dames et damoiselles de la ville, s'amusant fort en leur compagnie. Le comte de Mannsfeld, lui, quitta rapidement la ville et regagna ses quartiers en campagne. La situation militaire empirant, Strasbourg porta son armée de mercenaires à 2000 hommes. Journellement cette force paradait, montait à la garde. Mais cette soldatesque se signala aussi par des faits peu valeureux. Plusieurs désertèrent. L'un d'eux fut rattrapé et condamné à la pendaison en place publique (actuelle place Kléber). Mais quand le bourreau voulut le « nouer », l'homme se défendit si âprement qu'il fut impossible de le saisir. Il fallut l'intervention d'un aide, grimpé sur une échelle, qui réussit à lui passer la corde au cou au grand déplaisir des présents ! Le sort des soldats n'était d'ailleurs pas très réjouissant, en général abandonnés à eux-mêmes, il ne leur restait que le pillage pour « se payer ». C'est ainsi que le dimanche 11 mai au matin, un contingent de soldats de l'armée de l'archiduc Léopold (*) arrive aux portes de la ville, expliquant que personne n'avait touché sa solde et que tous étaient prêts à s'engager au service de la ville. Le conseil s'empressa de porter de la nourriture à ces hommes affamés. Il n'était pas rare non plus que des militaires se fassent tuer par des habitants. C'est ainsi que trois jeunes strasbourgeois furent exécutés pour avoir tué une estafette et un mercenaire italien. Notre chroniqueur d'ajouter : C'étaient trois braves garçons qu'on aurait bien aimé garder en vie, mais leur délit était trop gros...

Déjà les bonnes monnaies, les pièces d'or et d'argent ont disparu de la circulation, ne restent plus que les « viles pièces », une inflation galopante, la difficulté d'approvisionnement et une ville surpeuplée de réfugiés qui fuient les campagnes où la soldatesque maraude sans cesse, pillant, tuant, incendiant... Jean-Jacob Walther continue, imperturbablement, à noter les faits dans sa chronique. Fin 1622, quelques paysans quittent la ville et retournent dans leurs villages. Les hordes de Mansfeld ont vidé les lieux et sont remontées vers le nord. Les prix des denrées alimentaires flambent et le chroniqueur note « quoique les gens aient assez d'argent, ils ne peuvent rien acheter. Les gens arrachaient le pain tout brûlant du four des boulangers ».

La ville échappe au désastre:

L'année 1623 ne s'annonce guère mieux. La famine s'installe et le magistrat de la ville fait distribuer des vivres aux nécessiteux. Puis le ciel semble lancer de nouveaux avertissements aux hommes : « Le jour de la Saint Jean-Baptiste, vers 4 heures du matin, un orage épouvantable s'abat sur la ville. La foudre frappe cinq fois dans la cité et un éclair tombe sur le Pulverturm (la poudrière) près de la porte Sainte-Elisabeth (au bout de l'actuelle rue Sainte-Elisabeth). Le bâtiment prend feu. Les gens du voisinage s'empressent de sauver leurs biens les plus précieux. C'est alors qu'un charpentier et ouvrier de l'arsenal se lance à l'assaut de la tour et combat le feu qu'il arrive à éteindre. Ainsi, avec la grâce de Dieu qui protège la ville, un grand malheur est écarté car on avait stocké une grande quantité de poudre en cet endroit ». Les « signes » du ciel se multiplient pour avertir l'humanité que le temps de la guerre allait s'éterniser. « Ainsi au début de l'an 1624, un esprit frappeur n'arrête pas de se signaler dans la demeure d'un tisserand sur le vieux marché aux vins. Le tintamarre dure plusieurs jours, puis cesse soudainement ». Le monde devenait-il fou ? Le chroniqueur accroche à ce fait une autre anecdote. « Voilà qu'au mois de mai les nobles et quelques autres messieurs organisent sur le marché aux chevaux (place Broglie) un jeu d'adresse (Ringel - und Kopfrennen), une sorte de joute à la lance contre un leurre. Le tumulte est tel qu'une vieille femme de 88 ans est prise d'un accès de folie et se jette dans un puits où elle périt misérablement ». Le 8 juillet, le ciel s'embrase et l'air empeste le soufre. Trois fois la foudre tombe sur la cathédrale et deux éclairs frappent coup sur coup. La cathédrale se voyait comme une colonne de feu. Dieu fut bienveillant et permit qu'on maîtrise le feu. Après quelques jours, un nouvel orage sévit sur la ville et la foudre frappe la tour de la rue des Pierres (Steinstrassenturm). Par bonheur la foudre se perd dans l'eau du fossé et ne causa pas d'autres dégâts.

Les esprits sont dérangés...:

« A la même époque se raconte une bien curieuse histoire. Une jeune servante d'ici, travaillant chez un jardinier, vit son esprit capté par le mauvais esprit qui lui dicta de tuer la femme. Elle lui asséna des coups avec une hachette, lui causant pas moins de neuf plaies. Mais comme elle maniait aussi la magie, elle reçut son bon salaire, elle fut décapitée à l'épée et son corps brûlé ». Bien des superstitions avaient cours en ces temps troublés. C'est ainsi que parmi les soldats circulait la croyance qu'il était possible d'être invincible. On nommait cela « die Passauer Kunst », l'art de Passau. Notre chroniqueur rapporte un de ces faits troublants. « Une foule de soldats traînait également en ville. C'est ainsi qu'à l'auberge « A l'Ange » (Zum Engel) ripaillait un de ces mercenaires. Quand son esprit s'est trouvé bien embrumé par la boisson, il se vanta presque d'avoir récemment, lors de la prise de la ville de Heidelberg, aidé à tuer femmes et enfants. Puis il se mit le ventre à l'air et se frappa, à trois ou quatre reprises, avec un couteau qui ne s'enfonça pas. Enfin, il se frappe encore une fois et cette fois la lame pénétra profondément. Il chuta sur le sol. On le transporta à l'hôpital. Comme il guérit bien, on l'enferma dans une tour et plus tard on le mit au carcan où le bourreau lui inscrivit également sur son dos l'art de Passau (il sera fouetté) ! »

Et les intempéries s'y mettent encore:

Non seulement les humains sont pris de folie, mais le temps, lui aussi, semble totalement déréglé. C'est ainsi « que le premier jour de l'Avent en cette année 1624 la foudre tomba une fois encore sur la cathédrale. Une véritable tempête se leva, accompagnée des coups de tonnerre et d'éclairs, de pluie diluvienne. Les gens pensaient que le jour du Jugement Dernier était arrivé. » En dehors de cette mauvaise passe, l'année fut relativement bonne, le vin de bonne qualité et abondant. Quant au cours des monnaies, il fut décidé de réduire les intérêts des capitaux déposés. Au Pfennigturm, la banque coffre-fort de la ville (près de la place Kléber), le Reichstaler qui avait coté 6 florins vit sa valeur réduite d'un quart et ramenée à 4 florins et demi. Ainsi, du jour au lendemain, les Strasbourgeois voyaient leurs comptes amputés d'un bon tiers ! Mais, ajoute notre chroniqueur, les bourgeois de la ville ne perdaient pas gros, car le Pfennigturm leur octroya un intérêt de 2,5 %. L'année suivante (1625), on vit arriver de nouveaux réfugiés. C'étaient des réformés chassés d'Autriche, de Bohême par les Impériaux. Ces gens, surtout des savants et pasteurs, venaient se réfugier à Strasbourg. Parmi eux, M. de Schaffalitzki qui apporta dans ses bagages un cabinet de curiosités, composé de 18 000 monnaies et qui fut longtemps visité dans sa maison de la rue des Pucelles.

Quand l'évêque se marie !

Dans la campagne environnante, les Impériaux se signalent encore par leurs razzias, mais en ville, en ce début de printemps 1626, on ne parle que de la démission de l'évêque de Strasbourg qui n'est autre que l'archiduc d'Autriche Léopold. Le prince a quitté Innsbruck pour Rome où il a remis sa démission au pape. Il a décidé de se marier et d'abandonner ses fonctions d'évêque de Strasbourg et de Passau. La dame de son coeur se nomme Claudia de Medicis (*) et les noces sont célébrées avec fastes à Innsbruck le 25 avril. La place d'évêque étant désormais libre, les chanoines du chapitre de la cathédrale se réunissent et élisent sans tarder un fils de l'empereur Ferdinand II, à savoir Léopold Wilhelm, archiduc d'Autriche (*) . Le chroniqueur ne peut s'empêcher de dire que voilà un grand seigneur, d'une haute culture, versé dans tous les arts et sciences, un prince comme il est rare d'en trouver sur terre... La ville n'en est pas moins soucieuse. Les troubles se poursuivent et l'entretien des troupes de mercenaires grève le budget. Le magistrat décide alors de libérer une partie de son contingent, mais conserve quatre fortes compagnies. La Réforme rencontre de plus en plus de difficultés. Là où les armées impériales deviennent les maîtres, les prédicateurs et pasteurs sont renvoyés, interdits. Puis le ciel se met de la partie. En 1627, la pluie ne cesse de tomber. Le niveau du Rhin monte et bientôt ses eaux inondent toute la « Metzgerau » qui ressemble à un immense lac aux portes sud de la ville. Ce n'est que par barques qu'il est possible d'aller de la Porte des Bouchers jusqu'au pont du Rhin !

La grande fête pour recevoir l'archiduc :

Pour le jour de l'an 1628, la ville va accueillir son ancien évêque, l'archiduc Léopold, qui vient présenter son épouse au magistrat. Un froid intense, des bourrasques de neige tempèrent l'enthousiasme des Strasbourgeois. C'est sous les salves des canons que le couple fera son entrée dans la ville. Il logera dans la maison de Sébastien Schach, au nº 6 du quai Saint-Thomas. Schach était membre du Conseil des Quinze, mais il était surtout connu pour son cabinet de curiosités et son voyage en Terre Sainte. Longtemps un moulin, la Schachenmühle, devant la Porte de l'Hôpital, rappela le nom de cette famille. Pour faire plaisir à la princesse, le magistrat fit danser six couples de paysans du Kochersberg. Toute la bourgeoisie se pressait pour saluer cet hôte de marque, il y eut tant de monde qu'il fallut mettre en place, sur le quai, une cuisine afin de rassasier toute cette foule !

Relâchement vestimentaire :

La guerre qui rodait semble avoir quelque peu miné la rigueur protestante de la ville. En effet, le magistrat constatait avec « effroi » que la mode vestimentaire dépassait l'intolérable. Pour Pâques 1628, le magistrat rédigea un règlement des costumes, qui obligeait les basses classes sociales à s'habiller selon le décret. La haute bourgeoisie se laissait quelques privilèges... Apparemment « Dieu » ne se contenta pas de ces mesures, car les vendanges de 1628 furent catastrophiques. Il fallut piler les raisins, tant ils étaient secs et le jus ainsi gagné ressembla bien plus à du vinaigre qu'à du vin ! Il n'empêche, les Strasbourgeois ne purent résister et le mal ne se fit pas attendre. Beaucoup tombèrent malades ! Aussi froid et maussade que fut l'été, aussi doux et beau fut le début de l'hiver. Le 23 avril 1629, les commissaires impériaux déposent à Strasbourg l'édit impérial qui réclame la restitution des biens ecclésiastiques (catholiques) et exige la fin du calvinisme. Cela ne semble pas troubler le magistrat qui fait le mort. C'est sans doute pour rappeler la ville a de meilleurs sentiments, les Impériaux étant partout dans le pays, qu'un fort détachement de soldats passe, le 26 avril, sous les murs de Strasbourg. Le jour de la Pentecôte, un détachement de cavaliers croates passe dans la ville au grand effroi des habitants. Mais heureusement, l'année s'achève mieux. Le vin nouveau, cette fois, est réussi. Le 16 octobre, à la grue du Kaufhaus (A côté de l'Ancienne Douane), on goûte le premier tonneau. Les quantités sont également abondantes et les prix chutent. Les Strasbourgeois rendent grâce à Dieu ! Les 27, 28 et 29 janvier 1630, nombreux furent ceux de Strasbourg et de Saverne a avoir vu, du côté de la Lorraine, des signes inquiétants, comme si le ciel se déchirait. On aurait dit que deux armées s'affrontaient dans un choc effroyable et l'horizon s'est rempli de sang. Mais seul Dieu sait ce que cela peut présager. Le 2 février, la journée fut si chaude qu'on se serait cru au plus beau jour du printemps. Les amandiers se sont mis à fleurir.

A nouveau des signes alarmants dans le ciel :

Le 16 avril, on exécute en place publique, à l'épée, le fils du Sonnenbeck. Il avait commis toute une série de vols. Quelques jours après, le 27 avril, c'est un terrible orage qui s'abat sur la ville. Le ciel est zébré d'éclairs, le tonnerre se déchaîne et une pluie de soufre tombe du ciel. Des milliers ont vu cela et beaucoup on emporté chez eux le soufre qui brûlait facilement si on y mettait le feu. Et pendant ce temps là se prépare le siège de la ville de Haguenau. Les Impériaux exigent aussi de la ville la remise du château du Herrenstein (au-dessus de Neuwiller-lès-Saverne) où une petite garnison strasbourgeoise veillait sur la seigneurie. C'est, apparemment, avec beaucoup d'espoir, que les Etats protestants saluent, en 1630, le débarquement du roi de Suède Gustave Adolf (*) en Poméranie et notre chroniqueur de remarquer qu'au début les Impériaux ne prirent cela qu'à la légère. Ils allaient vite déchanter !


Dieu a renversé le chariot des commissaires !

Le 24 janvier 1631, les commissaires impériaux se mettent en route vers Wasselonne. Le bourg est une possession strasbourgeoise où la Réforme a été introduite. La démarche des représentants de l'empire est claire : faire revenir Wasselonne au catholicisme. La ville dépêche d'urgence ses envoyés, entame des discussions. Mais, note le procès-verbal de la chancellerie strasbourgeoise du 28 janvier, « le carrosse des commissaires s'est renversé à l'entrée du bourg ». Du coup, l'affaire est remise à plus tard et le secrétaire ajoute en marge : « Que Dieu leur en donne davantage »... Pour lui, la main de Dieu est intervenue et c'est peut-être elle qui a permis de sauver la situation en donnant "un coup de pouce" au carrosse !

Passage des troupes catholiques :

Tout au long des mois, la région continue d'être traversée par des armées qui ripaillent, pillent... Le 29 mars, les Strasbourgeois voient pour la première fois passer des troupes espagnoles et italiennes avec une vingtaine de mulets lourdement chargés de choses précieuses, d'argent. Sans doute un riche butin. Sous le commandement du jeune Spinola, ils se dirigent vers le Luxembourg et le Brabant. Le 7 avril, le reste de l'armée espagnole et les contingents de Napolitains, embarqués sur des bateaux, descendent le Rhin. A la suite d'une mauvaise manoeuvre, une barque heurte un des piliers du pont du Rhin et sombre. Pas moins de 26 soldats meurent noyés. Dimanche, le 30 avril, arrive une mauvaise nouvelle en ville. Les Impériaux se sont emparés de la ville de Lichtenau, dans l'Ortenau. Ils commencent aussitôt à creuser des retranchements, laissant supposer qu'ils prévoient une attaque sur Kehl, tête de pont tenu par les Strasbourgeois. Le magistrat dépêche de suite des renforts. Les jeunes compagnons et artisans s'enrôlent en masse. Mais un malheur n'arrivant jamais seul, on apprend peu après que la ville de Magdebourg est tombée aux mains des Impériaux. Après un pillage en règle, elle a été démolie en grande partie. Le chroniqueur, auquel nous empruntons ces lignes, ne peut s'empêcher d'ajouter : « Que Dieu ait pitié de ces pauvres âmes ». D'un peu partout viennent les informations de destructions des cités, pillages, terreur... Le 5 août, c'est de nouveau le passage de troupes espagnoles et italiennes qui descendent le Rhin, venant de Brisach. Tous ces contingents s'arrêtent à Strasbourg, passent le pont sur le Rhin. Leur chef, le prince de Lerma, « l'un des plus nobles princes en Hispanie », est logé dans la cour épiscopale. Il profite de son séjour à Strasbourg pour visiter la cathédrale et les autres curiosités de la ville. Le lendemain, il poursuit sa route et ses hommes embarquent sur cinq bateaux. Le passage de troupes se poursuit jusqu'au 22 août et le chroniqueur estime que près de 10 000 soldats ont alors transité par la ville.

Défaite des troupes impériales :

Enfin arrive une bonne nouvelle, les Impériaux ont été battus devant Leipzig le 7 septembre. Dans toute l'Alsace, de gros contingents lorrains, alliés des Impériaux, donc des catholiques, ont pris leurs quartiers. En septembre, le duc de Lorraine rassemble une armée de 16 000 hommes et descend le Rhin, vers Worms et Francfort. Là, le roi de Suède a également concentré une partie de ses troupes. Le 16 octobre, un envoyé du roi de Suède, Marx von Rehlingen, fait son entrée dans Strasbourg où il est reçu en audience à la Pfalz. Samedi, le 3 décembre, le duc de Lorraine est de retour en Alsace. On le loge à la Cour du Corbeau en compagnie de quatre-vingts cavaliers. Sa suite, pas moins de 500 chevaux, passe sous les remparts pour impressionner quelque peu les Strasbourgeois. Mais dans le cortège lorrain il y a aussi des cercueils, on ramène les corps d'un chevalier de Malte, le fils du gouverneur de Nancy, le baron de Neuveville, le prince de Phalsbourg... Le 12 décembre, plusieurs centaines de Lorrains tentent de forcer le passage du pont du Rhin. On démonte de toute urgence une partie du pont jeté sur la Kinzig pour mettre ce matériel en sécurité dans les retranchements strasbourgeois. Finalement, le 13 décembre, on laisse passer un millier de Lorrains, mais on leur confisque près de soixante chevaux, des bêtes volées aux paysans.

Des combats avec les Lorrains :

La ville tente toujours de garder sa neutralité dans ce conflit et pèse chaque démarche. C'est ainsi qu'elle estime, officiellement, ne pouvoir accorder une audience officielle à l'envoyé du roi de France, M. Mauguin. On le loge au poêle « A la Fleur » où il s'entretiendra, en privé, avec des représentants du magistrat. Quelques mois plus tôt, le roi de France avait déjà proposé à la ville de lui dépêcher un secours de 3 000 soldats. Le magistrat avait, poliment, réservé sa réponse définitive. Mais pendant ce temps, une escorte importante est donnée à l'envoyé du roi de Suède qui retourne auprès de Gustave Adolf. Le 19 janvier, la situation se tend. Des troupes lorraines, stationnées autour de Marlenheim, menacent d'investir le lieu qui fait également partie des propriétés strasbourgeoises. La ville y dépêche d'urgence ses troupes. A Blaesheim, les soldats de Strasbourg tombent sur les Lorrains, cinq compagnies de cavaliers. Les Strasbourgeois chargent aussitôt, sont repoussés à deux reprises, mais au troisième assaut culbutent l'ennemi qui prend la fuite. L'engagement a fait 107 morts et c'est non sans fierté que le chroniqueur note que « seuls quatre Strasbourgeois sont restés sur le terrain ». Bien évidemment les Lorrains prennent très mal l'incident et menacent la ville de représailles. Le 21 janvier, à la tête d'une force de 300 cavaliers, le capitaine strasbourgeois Hochtrapp surprend une nouvelle fois les Lorrains et leur inflige d'autres pertes : 40 hommes. Hochtrapp se retranche ensuite avec ses hommes à Barr, autre terre strasbourgeoise menacée par les Lorrains.

L'été 1632 s'annonce mal. La guerre dure maintenant depuis 15 ans et les tensions ne font qu'augmenter. Les troupes strasbourgeoises ont déjà été engagées contre les Lorrains, afin de protéger les territoires extérieurs de la cité. Mais le gouvernement de la Ville Libre, malgré ses talents d'équilibriste pour garder sa neutralité entre les belligérants, est inquiet. Des jours sombres s'annoncent... Le 24 avril 1632, une troupe de trois mille Lorrains passe sous les remparts de la ville après avoir pillé et incendié les alentours. Le chroniqueur va les traiter de « gottloses lothringisches Gesindel », ce qui pourrait se traduire par malandrins sans foi ni loi. Ils entraînent avec eux le comte de Hanau qu'ils ont capturé. Le 10 juillet, la panique s'empare de la proche campagne. L'armée française, commandée par le maréchal Antoine Coiffier d'Effiat, s'approche de Strasbourg. C'est un flot de réfugiés qui vient s'engouffrer dans la ville. Le chroniqueur ajoute qu'il ne comprend pas cette peur soudaine, les Français n'ayant inquiété personne. Le 17 juillet, le fils du maréchal, ainsi que les hauts officiers, entrent dans Strasbourg et prennent leurs quartiers, le temps de passer commande de munitions et provisions qui seront acheminées dans le camp français sur trente-trois voitures.

Grandes manoeuvres suédoises aux portes de la ville :

Dès le 14 août arrivent en ville les grands chefs suédois, alliés des Français et surtout piliers du camp protestant. Ils ont rassemblé leur armée à proximité et Gustave Horn, tout comme le Rhingrave Otton Louis, prennent leurs quartiers, en compagnie de deux cents cavaliers, en la demeure de Josias Glaser. Le lendemain, le magistrat leur réserve une grande réception. Toute cette armée se met à faire des manoeuvres sur le terrain de La Metzgerau (plaine des Bouchers). Pas moins de vingt-cinq compagnies à cheval et quatre cents hommes à pied défilent. La ville leur fait don de deux petits canons. Les manoeuvres se poursuivent avec d'autres contingents suédois, soit près de trois mille hommes et plusieurs pasteurs prononcent là leurs prédications. Puis, enfin, cette armée se met en route pour poursuivre le siège de Benfeld et Sélestat, Strasbourg fournissant d'autres pièces d'artillerie aux Suédois. Le chroniqueur d'ajouter que du 11 au 15 septembre on entendait distinctement les coups de canons tirés au siège de Benfeld.

Chute de Benfeld :

Enfin Benfeld tombe, puis Molsheim. A Sélestat, qui va également se rendre, l'utilisation de grenades sème la terreur. La chronique explique qu'un de ces engins a touché l'auberge « A l'Aigle », une maison en pierre, qu'elle a fracassé et traversé les cinq planchers des étages pénétrant jusque dans les caves. C'est au milieu de ces victoires « protestantes » qu'arrive le journal du 16 novembre annonçant la mort, le 7 novembre, du roi de Suède tué à la bataille de Lutzen. Et le chroniqueur de relever que le sang de ce jeune roi, mort à 37 ans, a été versé pour la liberté de l'empire d'Allemagne, pour la religion... Que Dieu nous envoie un nouveau Josua !

L'expulsion des chevaliers de Saint-Jean :

Début janvier, les Impériaux (le parti catholique) s'emparent de Haguenau. Le chroniqueur, quelque peu partisan, note que tout fut pillé et détruit et que même les soldats malades ou blessés, séjournant dans l'hôpital, furent massacrés. Pendant ce temps, à Strasbourg, on élimine les derniers îlots de résistance des catholiques. Sous prétexte que leurs bâtiments donnaient sur les remparts ou sur les défenses, le magistrat procède le 16 janvier 1633 à l'inventaire des églises et bâtiments conventuels de divers ordres : ceux de la commanderie de Saint-Jean, des soeurs de Sainte-Marguerite et de la commanderie des chevaliers de l'Ordre teutonique. La chronique note que les « Johannites » furent promptement expulsés. On les embarqua dans une voiture pour les débarquer au prieuré de Saint-Pierre-le-Jeune. Les nonnes de Sainte-Marguerite, réparties sur quatre voitures escortées de nombreux soldats, sont déposées chez les Carmélites. Là-dessus on fait sonner les trompettes en ville pour faire connaître « aux papistes », qu'ils soient réfugiés, paysans ou étrangers, et sous peine de mort, qu'ils doivent déposer leurs armes. Et notre chroniqueur d'ajouter que le jeudi suivant on avait déjà déposé 1 200 armes, presque toutes prêtes à tirer. On soupçonne là-dessous une vaste conspiration.

Psychose dans la ville :

En fait régnait une véritable psychose à Strasbourg. Le magistrat était persuadé que les Impériaux allaient tenter un coup de force et qu'il fallait éliminer « l'ennemi de l'intérieur », c'est-à-dire tous ceux qui pouvaient être du camp catholique. Les mois de janvier et février 1633 furent si pluvieux que l'Ill, la Bruche et le Rhin drainèrent vite de hautes eaux qui envahirent la rue des Veaux. La population fut ensuite conviée à deux rassemblements au cours desquels on lui demanda de nouveaux efforts financiers (nouveaux impôts forcés et volontaires !) pour l'achat de matériaux destinés aux fortifications, mais aussi pour conforter notre religion chrétienne et nos libertés. Et pour bien montrer qu'on ne plaisantait plus à Strasbourg avec la bagatelle, on exécuta à l'épée et en place publique, le 10 mai 1633, le notaire impérial Daniel Stentzen, accusé d'avoir rompu les liens du mariage. Le 12 août, furent également exécutés sur l'actuelle place Kléber (Barfüsserplatz) deux soldats suédois accusés de pillage et de non respect des lettres de protection dont jouissaient leurs victimes. C'est aussi vers ces jours que furent commencés les gros travaux d'édification du bastion devant la porte de Cronenbourg.

La démolition de la commanderie de Saint-Jean :

C'est le mercredi 26 juin que débute le chantier de démolition de la commanderie Saint-Jean (sur le site de l'actuelle ENA). Ces bâtiments étaient accolés aux défenses et le magistrat estima, officiellement, qu'ils représentaient un danger pour la défense du secteur. Mais l'avocat de la ville, Schmidt, avançait un autre motif porté sur les registres du Conseil des XIII à la date du 13 juin : parce qu'on y pratiquait jusqu'à maintenant et avec beaucoup de tolérance, l'idolâtrie. La chronique note ensuite que le 17 juin fut baptisé un juif en l'église Saint-Guillaume. Ce fait, qui s'inscrit dans le cadre de ces guerres de religion, fut considéré comme un grand événement. Le nouveau baptisé, qui porta dès lors le nom de Christian, est porté sur les fonts baptismaux par le sire de Ribeaupierre, le noble Georges de Fleckenstein et deux comtesses du Rhin.


7 000 morts en une année :

Le 21 août 1633, une partie de l'armée suédoise défile sous les murs de la ville, pas moins de quatre régiments d'infanterie et trois de cavalerie. Le 6 septembre, toute la Metzgerau (Plaine des Bouchers) est couverte de soldats. Les chefs suédois président à l'incorporation de près de 10 000 nouvelles recrues qui prêtent serment au nouveau roi et jurent de se montrer fidèles et courageux ! Le même jour, cette armée, renforcée de douze canons, franchit le pont du Rhin pour aller au combat contre les unités catholiques, espagnoles et italiennes. Les 28 et 29 octobre, le maréchal Horn, à la tête d'une armée considérable, repasse le pont pour se porter vers la Haute Alsace « pour liquider l'ennemi » ! La guerre apporte également des épidémies et dans la seule année de 1633, on estime que 7 000 personnes meurent à Strasbourg. Parmi ces victimes, dont une partie est attribuée au mauvais temps (déjà), se trouvent de nombreux réfugiés placés dans les hospices. En moins de vingt semaines, les registres de décès indiquent 4 392 décès. Pour conjurer le sort, trois journées de prières et de pénitences sont ordonnées.

Un architecte suédois aux fortifications :

Dieu a-t-il abandonné les siens ? Le 1er janvier 1634, vers trois heures du matin, éclate un violent incendie. Tout part d'un abri sur les remparts. Un garde, Hanns Jörg Danbach, tailleur de son état, pour s'amuser, avait attaché à la queue d'un chat une charge de poudre qu'il allume avec une mèche. La pauvre bête se sauve, se réfugie dans la maison de ses maîtres et y met le feu. Tout le quartier, près de l'actuel faubourg de Pierre, brûle. Le garde sera finalement confondu et jeté en prison. Il n'avait fait que suivre l'exemple d'autres puisque de tels procédés étaient communément utilisés par toutes ces armées. Le 16 juin, débutent les travaux de fortification du nouvel ouvrage et grand bastion de la Porte de Pierre. Peu après s'ouvre le chantier du Roseneck et le gros ouvrage du côté de la Porte des Juifs. La ville avait d'ailleurs fait venir de Benfeld occupé, dès 1633, l'architecte suédois Adrian, spécialisé dans les fortifications. Une petite maison avait été mise à sa disposition pour lui servir de résidence pendant ses multiples venues à Strasbourg.

Les Impériaux attaquent :

Sur ce arrive la nouvelle de la défaite de l'armée suédoise et de ses alliés à Nördlingen le 6 septembre 1634. Le chroniqueur note que cela déclencha une véritable panique. Dix jours plus tard, l'armée impériale (catholique) parade sous les murs de la ville « où retentissent des cris de douleurs et de désespoir ». Près de 3 000 hommes passent et parmi eux un gros détachement de Croates. Le Rhingrave Otton Louis avait été capturé, mais il réussit à se jeter dans la Kintzig et à se sauver. Vers minuit, les Impériaux lancent une attaque contre les retranchements de Kehl. Pour éviter que l'ennemi ne trouve un point d'appui, les Strasbourgeois incendient le bâtiment de la douane (Zollhaus), un petit fortin placé à l'entrée du pont sur le Rhin. Le compte-rendu du chroniqueur ajoute : « l'échauffourée dura jusqu'à vers quatre heures du matin et de nombreux morts jonchaient le fossé. Le mercredi, on ramena les blessés à Strasbourg et on enterra les défunts. De même, de nombreux Croates et Hongrois avaient été capturés, ils furent exécutés ! Chez le commun des mortels, on n'entendait que pleurs et cris de douleurs. Toutes les rues et ruelles étaient remplies de monde, de bêtes et tous n'avaient pas grand chose à manger. Que Dieu nous sauve. Amen. » Le 4 novembre 1634, on ramène de Spire, au cours d'une grande parade, le corps du Rhingrave Otton-Louis mort le 7 octobre à Spire. Le cercueil est porté en l'église Saint-Nicolas. Le grand personnage, s'il avait échappé aux Impériaux, sera rattrapé par la peste qui sévissait alors dans tout le pays. L'année 1634 se termine mal. Un froid intense règne en décembre et tous les cours d'eau sont gelés. Puis la pluie se met à tomber, sans interruption. Le 6 février 1635, trois ponts au coeur de la ville sont emportés par les hautes eaux. Le 25 mars, une grande cérémonie se déroule au coeur de la ville, c'est l'enterrement du Rhingrave. Tout autour de la cathédrale sont rassemblées des troupes qui présentent les armes et le régiment du Rhingrave, mille cavaliers, forme une haie d'honneur de la pharmacie du Cerf jusqu'à la place du Château. C'est dans la chapelle Sainte-Catherine de la cathédrale que se fera l'inhumation.

Une misère noire :

Le mauvais temps continua tout l'été. Les récoltes de céréales furent catastrophiques. La ville, surpeuplée de réfugiés, parmi lesquels pas moins de huit cours princières et près de quinze familles comtales, allait connaître une flambée des prix comme, de mémoire d'homme, on n'avait jamais connu dans la cité. De même, une armée de mendiants et pauvres gens errait dans les rues. Ils étaient plusieurs milliers, venus de toutes les contrées d'Allemagne, couchant à la belle étoile, sous les portes. Le 5 novembre, les Impériaux reprenaient la ville de Saverne et le château fort du Haut-Barr. Les troupes commencèrent à piller la région, incendiant de nombreux villages. Les prix s'envolent encore et il arriva que, pour se nourrir, les pauvres gens finirent par manger des cadavres, « même ici, en ville, dans les baraques en bois de la Metzig (petites boucheries) et ailleurs ». A la campagne on mourrait en grand nombre. L'armée impériale avait installé ses quartiers autour de la ville et les troupes entraient et sortaient sans cesse. Même parmi eux régnait la famine et beaucoup périrent.

Nous ouvrons la chronique de Johann Jakob Walther sur l'année 1639 pour entrer dans la 22e année de ce conflit interminable qui a vu tant d'atrocités et de malheurs. En Alsace règne un calme inaccoutumé. La guerre s'est déplacée vers la Bohême, les Impériaux (catholiques) sont en mauvaise posture et notre chroniqueur, bon protestant, s'en réjouit.

Le 21 janvier éclate un violent incendie en l'auberge « Zum Schiff » qui donnait sur le quai des Pêcheurs. Le sinistre s'est étendu aux bâtiments voisins et a détruit une grande partie des archives de la famille des Rhingrave dont la résidence jouxtait l'auberge. L'incendie sera vite oublié, car le magistrat revient à la charge avec de nouveaux impôts, toujours « volontaires ». En effet, il faut poursuivre les travaux aux fortifications et les chantiers engloutissent des sommes énormes. Ainsi est remis en vigueur le « Frongeld », l'argent de la corvée. L'inflation se poursuit, les prix restent au plus haut et le commun des mortels a beaucoup de mal à survivre dans ces conditions, d'autant plus que les possibilités de faire crédit disparaissent.

On a empoisonné Bernard de Weimar...

Au mois de juillet arrive à Strasbourg la nouvelle que le 8 juillet, vers 16 heures, le duc Bernard de Saxe-Weimar est mort à Neuenburg sur le Rhin ! Ce grand condottiere de la cause protestante s'était taillé une vaste principauté, notamment en Alsace, et rêvait de créer un « État » dont il serait le seigneur et maître. Du coup, notre chroniqueur ne peut s'empêcher de rappeler que Bernard était le plus courageux des chevaliers du roi de Suède, craint de ses ennemis, et pour lui la cause de la mort de ce champion ne pouvait être que criminelle. Une rumeur a vite circulé, comme quoi le duc a été empoisonné sur l'instigation de Richelieu. Reproduisons le texte français qui se passait en sous-main à Strasbourg et qui résume le supposé assassinat : « Car il a mangé poison avec poisson, et cela en un brochet. Un médecin de Genève qui l a empoisonné, qui mourut misérablement et désespéré à Genève en criant : qui me servent à cet heure les maudites 500 pistoles que j'y ai gagné. » En vérité, le duc était bien mort de maladie, mais cette mort n'arrangeait pas le camp protestant qui ne pouvait croire que Dieu leur enlevait leur héros. Dans le camp catholique, on avait une toute autre opinion du défunt et la chronique de Thann note : « Ce fléau sanguinaire et inflexible de Weimar... dont la mort est saluée par une grande joie chez les catholiques allemands. »

Une catastrophe sur le Rhin :

A partir du 20 août, les troupes suédoises stationnées en Haute-Alsace où elles se sont illustrées par de terrifiantes représailles vis-à-vis des paysans du Sundgau qui s'étaient révoltés contre leurs exactions (dès 1633), commencent à descendre le Rhin et à passer à Strasbourg. Le chroniqueur reconnaît qu'elles ont commis nombre d'exactions « sehr übel gehausset », pillant nombre de villages, s'emparant des récoltes... Le 13 octobre, le matin vers 9 heures, alors que les gens se rendaient à l'église, l'infanterie suédoise, de même que l'artillerie et le train de munitions, passaient avec vingt-deux bateaux sous le pont du Rhin. La dernière barque heurta avec une telle violence une des piles du pont qu'elle se brisa en trois parties. Pas moins d'une trentaine d'hommes périrent misérablement dans les eaux du fleuve et parmi les morts se trouvait un caporal, nommé Widenmann, originaire de Strasbourg. On réussit, avec toutes les peines du monde, à sauver soixante-quinze personnes. En rapportant ce drame, le chroniqueur ajoute : « Que Dieu fasse que ceci ne soit pas un mauvais présage ! » En tout, près de dix mille soldats passèrent ainsi sous les murs de la ville. L'année 1640 se déroule plus paisiblement, le chroniqueur note une amélioration dans le cours des denrées, rapporte que le second centenaire de l'invention de l'imprimerie à Strasbourg fut fêté avec éclat et que les travaux aux fortifications se poursuivent, imposant de continuelles contributions financières aux habitants.

La foudre frappe la cathédrale:

Le mardi 20 avril 1641, le soir vers 19 heures, un violent orage éclate au-dessus de la ville. La foudre frappe la couronne de la cathédrale, fait sauter plusieurs pilastres, puis glisse le long des murs et arrache, à hauteur du couloir intérieur, deux pierres, lourdes de plusieurs quintaux, qui chutent dans le vide et tombent sur la place, tout près des boutiques qui vendaient du fromage. Elles creusèrent un profond entonnoir dans le pavé. Un autre bloc, pesant pas moins de vingt quintaux, est tombé dans la maison de Wilhelm Bitons. Par la suite on constata que l'horloge astronomique avait été endommagée, en tout cas « cela avait coupé en deux le sifflet du chant du coq » remarque, avec un brin d'humour, notre chroniqueur qui ajoute qu'il fut projeté en dehors de l'église, à travers la fenêtre ! Les dégâts furent importants. Le jour suivant, mercredi 21 avril, on hissa la grande cloche, dite « thorglock », à sa place dans la cathédrale. Elle venait d'être fondue et pesait cinquante quintaux et plusieurs livres. Pour la Pâques, on la fit sonner pour la première fois ! Le 6 mai, le magistrat rassembla une nouvelle fois tous les habitants en leur poêle et ceci pour leur rappeler que les travaux aux fortifications se poursuivaient et qu'ils étaient priés, cette année encore, de verser leurs oboles. Et, pour amuser le peuple, on organisa près de la douane (Reynwasserzoll) les traditionnelles joutes nautiques (Gänselspiele). L'année 1642 commence par un froid intense, un calme apparent règne encore sur tout le pays rhénan. Mais le 24 février, la ville est en émoi. Une querelle de voisinage se termine mal. Un estimé membre du Conseil des Quinze, M. Eberhard Lazarus Zetzner, chez lequel demeurait un imprimeur du nom de Hans Georg Simon, s'est laissé emporter dans un échange de mots. Il s'empare d'une forte canne et assène de tels coups à son locataire que celui-ci « est endommagé à la tête », comme le note avec pudeur notre chroniqueur. La ville est effarée. Comment un homme du monde a-t-il pu en arriver là ? Du coup, le conseil siège, condamne notre personnalité à une amende de 500 Reichstaler, la destitue de toutes ses fonctions, estimant qu'il est impensable qu'un honorable conseiller puisse se laisser aller à de tels actes, une chose que l'on n'avait jamais connue à Strasbourg.

Plus personne ne semble croire qu'un jour cet affreux cauchemar puisse se terminer. Les grands de ce monde se préoccupent bien peu du petit peuple, ils semblent obsédés par des rêves d'hégémonie, de conquêtes de nouvelles terres, d'expansion.

Encore ces terribles Lorrains

Au mois de juillet 1642, les Lorrains sont à nouveau aux abords de la ville. Le chroniqueur note que dans la région de Molsheim, ils « engloutirent tout » et du coup les espoirs d'une bonne récolte s'envolèrent. « Pas un morceau de pain n'était disponible pour de l'argent chez les boulangers et de partout s'élèvent les plaintes ». Le 5 août 1642, le duc de Lorraine, qui avait pris ses quartiers dans Strasbourg où le magistrat l'avait royalement couvert de cadeaux, quitte la ville « avec ses vauriens, sans foi, ni Dieu ». Il marche sur Lampertheim. Et dans sa progression, l'armée lorraine pille tout, met le feu aussi bien aux humbles demeures qu'aux manoirs de la noblesse. Meurtres en série et cruautés sans fin...

Tremblement de terre et conjonction des planètes

Les travaux aux fortifications se poursuivent toujours et le 15 octobre, on pose les fondations du nouveau pont de la Porte des Pierres, au bout de la rue des Pierres (Steinstrasse). Mercredi, 16 novembre 1642, un puissant tremblement de terre secoue la ville et sème la panique parmi la population. Notre chroniqueur d'ajouter « seul Dieu connaît le sens à donner à cette manifestation ». Tous les prophètes et devins prédisaient par ailleurs qu'une véritable catastrophe attendait l'humanité pour le jeudi 16 février 1643. Les astrologues avaient analysés la conjonction des planètes, le monde allait-il disparaître ? En fait, rien ne se passe ce jeudi-là ! Le ciel reste serein, tout est calme. Seule la flambée des prix restait d'actualité. Au mois d'août, les armées de Weimar ainsi que les Bavarois, ravagent la rive droite du Rhin. Le 8 août, plusieurs centaines de soldats de l'armée de Weimar obtiennent l'autorisation d'entrer en ville. Vêtus de loques, affamés, sans équipement, ces hommes, sans chef, ne sont plus qu'une malheureuse troupe perdue. Le 21 août, cette armée fantôme franchit le Rhin, entre en Alsace et se met à piller ce qui peut encore être emporté. Le 12 septembre, un savant moine dominicain, Gerhard Schoben, originaire du Brabant, renonce en public à sa religion, dénonce son appartenance à la papauté et ceci devant une foule impressionnante qui conspue le clergé (catholique).

De quelques intempéries

L'année 1644 s'annonce plus paisible. Lundi 12 février, entre 2 et 3 heures du matin, un violent orage s'abat sur la ville. Un vent violent se lève accompagné de grêle et de pluies diluviennes faisant croire que la fin du monde est proche. Les combats se poursuivent le long du Rhin, mais sans autre conséquence directe pour Strasbourg. Au cours des premières journées de l'année 1645, un froid intense s'installe, puis, dimanche 2 février, devant la Porte des Juifs, le moulin à poudre dit « Tieffenbacher's Pulffermühl » explose, faisant sauter d'autres bâtiments aux alentours, comme le moulin dit « Blauelmühl » qui fut entièrement détruit. Mais, grâce à Dieu, on ne déplora aucune victime. Le 8 juin, un nouvel orage s'abat sur la ville, une vieille femme de la Burggasse, assise devant la porte de son logis, fut frappée par la foudre. Et nous voici en 1646, année qui débute par un froid intense. Mais dès le mois de février, le quartaut de blé, au marché, est tombé à deux florins et 6 schillings et l'ohm de vin à 18 schillings. Et les cours, après la récolte, vont encore diminuer. On commence à espérer en des jours meilleurs. Mais voilà que l'année 1647 commence par des pluies torrentielles. Toutefois, le calme semble revenir et la ville licencie 200 mercenaires, mais fait poursuivre les travaux aux fortifications. Le 12 juin, le maréchal de Turenne vient prendre ses quartiers en ville et prépare ses troupes au franchissement du Rhin alors que l'armée de Rossa tente de lui barrer le passage. La ville est à nouveau submergée de réfugiés, envahie par les soldats de tous camps. Sur le « Schiessreyn » (Contades), les paysans installent leurs troupeaux. Le 26 juin, après une entrevue entre Turenne et Rossa, les cavaliers impériaux se mutinent et se mettent à piller Schiltigheim, se livrant à des actes de cruauté. A Strasbourg, on double la garde sur les murs. Le 7 août, Turenne s'installe dans l'hôtel de la Cour du Corbeau, assiste le lendemain à un sermon à la cathédrale, puis visite l'Arsenal et s'en retourne à Achern. Vers la fin de l'année, des détachements suédois, devenus maraudeurs, pillent Bischheim (selon la chronique), incendient Souffelweyersheim.

De mauvaises nouvelles

Les premiers mois de l'année 1648 s'annoncent paisibles. Le lundi 23 octobre arrive en ville le journal qui annonce que la paix a enfin été signée à Munster et Osnabruck . Le 25 est célébré dans les églises paroissiales un Te Deum laudamus. Après les remerciements à Dieu arrivent les mauvaises nouvelles. La Suède exige, pour son aide apportée à la cause protestante, une indemnité de 5 millions de Reichstaler et Strasbourg est appelé à payer sa part, soit 90 000 florins dans un délai très court et le chroniqueur d'ajouter : « A la joie succéda la tristesse ». L'année d'ailleurs se termine mal, le samedi le 30 décembre, vers minuit, un terrible orage s'abat sur la ville, la foudre frappe à nouveau la cathédrale « et l'air semblait de feu ». Tout le monde s'interroge. La paix serait-elle précaire ? Strasbourg allait encore, pendant 33 ans, s'intituler ville libre impériale. Mais les heures de liberté étaient désormais comptées. En 1681, les Français y entraient en maîtres !

Les dates importantes du conflit à retenir :

23 mai 1618 : défenestration de Prague.

8 novembre 1620 : la Bohême meurt à la Montagne Blanche *.

19 mai 1635 : la France entre en guerre *.

19 mai 1643 : la France vainc les Espagnols à Rocroi.

24 octobre 1648 : traités de Westphalie.

7 novembre 1659 : paix des Pyrénées .

 

 

 

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